Affaire Kerviel : quand David affronte Goliath

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Le jugement est tombé mardi dernier : Jérôme Kerviel, ancien trader à la Société Générale accusé d'avoir fait perdre 4,9 milliards d'euros à la banque, a été condamné par le Tribunal Correctionnel de Paris à 5 ans de prison (dont 3 ans fermes) et à rembourser l'intégralité des pertes subies. Un jugement sévère qui met en lumière une hypocrisie malsaine.

 

Avant toute chose, je vous conseille fortement d'aller jeter un oeil ici pour un petit rappel des faits. Histoire de bien avoir en tête le background général de cette grande mascarade. Jérôme Kerviel était donc poursuivi pour 3 trois délits :

- abus de confiance,

- faux et usage de faux,

- introduction frauduleuse de données dans un système informatique.

 

L'issue du procès n'a surpris personne, tout le monde s'attendant à ce que ce dernier soit reconnu coupable. Le trader lui-même plaidait en ce sens, en partie tout du moins. Ce qui surprend fortement en revanche, c'est la condamnation à payer les 4,9 milliards d'euros réclamés par la Société Générale. La justice et les médias ont en effet contribué à présenter la SG comme la blanche colombe face au crapaud Kerviel. Il n'en est rien. Explications.

 

Hypocrisie ambiante

 

4,9 milliards d'euros. Comment peut-on décemment condamner une personne physique à payer une telle somme ? A supposer que Jérôme Kerviel consacre la totalité des 2 500 € mensuels de salaire qu'il touche en tant que contrôleur de gestion, il lui faudrait pas moins de 170 000 ans pour payer sa dette. Autant dire une condamnation à perpétuité. Pour autant, il ne s'agit là que des dommages et intérêts réclamés par la Société Générale, "JK" n'encourant au maximum "que" 375 000 € d'amende.

 

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Certains l'ont en effet oublié, les 4,9 milliards d'euros correspondent à la demande expresse de la SG d'être remboursée en dommages et intérêts en réparation du "préjudice" subi début 2008. Bizarrement, suite aux nombreuses réactions du public et de la profession, la banque a adopté un tout nouveau discours :

 

"Il n'est pas question d'aller réclamer de telles sommes à un homme seul". La SG est "totalement ouverte à trouver une solution, à la fois dans l'intérêt de nos actionnaires et de nos salariés et en tenant compte de la situation de Jérôme Kerviel ". "Nous sommes une banque responsable et nous sommes une banque dans son époque".

 

La banque ne demandera donc pas à son ex-trader de lui reverser les 4,9 milliards qu'elle lui réclamait. Un joli discours d'une hypocrisie rare qui se transforme en une véritable politique de communication : la banque apparaît lavée de tout soupçon et se montre "généreuse" envers celui qu'elle a fait condamner... No comment !

 

Dissonances de jugement

 

L'autre décalage notable est celui de la responsabilité même de l'accusé. Si l'on écarte ses déclarations de bonnes intentions, il est indéniable que :

- Jérôme Kerviel n'a tiré aucun profit de ses fraudes : aucun enrichissement personnel n'a été détecté à ce jour,

- la perte de 4,9 milliards d'euros ne lui est pas imputable : n'étant plus en activité au siège de la SG, ce n'est pas lui qui a débouclé les opérations en attente. Nul doute que l'impact de la vente de ses positions débitrices aurait pu être moindre si celle-ci avait eu lieu à un autre moment et de manière plus progressive.

 

Comment dès lors justifier la somme astronomique de 4,9 milliards d'euros de dommages et intérêts ? Autre effet indirect : cette sentence tend à mettre tout sur le dos de l'ex-trader. C'est oublier qu'en juillet 2008 la SG a été condamnée à 4 millions d'euros par la Commission Bancaire pour ses dysfonctionnements internes : "les moyens affectés au contrôle permanent étaient insuffisants". 

 

Elle ajoute également que  "les écarts, apparus à plusieurs reprises n'ont pas suscité d'investigations suffisamment approfondies". Les nombreuses alertes n'auraient donc pas suffi à inquiéter les supérieurs hiérarchiques de Jérôme Kerviel. Une persistance qui révèle, toujours selon la Commission, des carences "dépassant la répétition de simples défaillances individuelles". C'est là l'affirmation que le trader ne pouvait en aucun cas être seul mis en cause.

 

Là encore, comment expliquer ce décalage entre la sanction opérée par la Commission Bancaire envers la Société Générale et la "condamnation-massue" de Jérôme Kerviel par la justice ? Cette dernière aurait pu s'appuyer sur les travaux d'investigations menés par une autorité de tutelle spécialisée dont les compétences techniques lui font défaut.

 

 

Quand bien même condamner Jérôme Kerviel à 5 ans de prison, dont 3 ans fermes, me semble juste à mon humble avis, lui réclamer 4,9 milliards d'euros apparait, bien au contraire totalement délirant. Le message qui est aujourd'hui véhiculé est que la sainte Société Générale est innocente, ressortie blanche comme neige de ce procès où le vilain petit canard trader a été puni. Ou comment condamner un individu pour les dérives de l'ensemble d'un système qui ne s'est toujours pas remis en cause...

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