Bâle 3 : quand la réglementation pousse à l’excès de risque

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

La volonté de réformer et d’encadrer les activités des banques suite à la crise financière a poussé celles-ci à se tourner davantage vers des marchés privés plus ou moins transparents, plus ou moins réglementés. Et, par conséquent, plus risqués. Bâle 3 ou l’essor du "shadow banking" ?

 

Je l’avoue, le titre de cet article paraît un brin racoleur. Pour autant, il n’est en rien exagéré. Les opposés s’attirent mutuellement, tels les 2 pôles d’un aimant. Pour bien comprendre la situation, petit rappel du contenu de la réforme baloise. Désignées comme les principales responsables de la crise financière, les banques se sont vues imposer un nouveau corpus de règles. Objectif principal : s’assurer de leur stabilité financière en cas de nouvelle crise via l’augmentation de leurs fonds propres. Leur préoccupation du moment est donc de faire face à cette exigence tout en maintenant leurs marges de profit. L’idée est bonne mais incomplète car elle ne concerne, en définitive, qu’une partie de la sphère financière. Afin de se financer à moindre coût, les banques se tournent ainsi allègrement vers la finance non réglementée ou "shadow banking".

 

Des besoins en fonds propres au shadow banking

 

Lever d’importantes sommes d’argent afin de disposer du niveau de fonds propres requis par Bâle 3 constitue un cruel manque à gagner pour les banques. Plus de liquidités "stockées", c’est moins de crédits octroyés et donc moins de cash. Pour palier à ce manque à gagner, les banques ont donc décidé de se tourner vers le côté obscur de la force : le shadow banking.

 

Le shadow banking (ou "banque de l’ombre") concerne toutes les opérations financières non réglementées. On le qualifie ainsi car il interagit avec tous les produits et activités bancaires traditionnels tout en n'étant soumis à pratiquement aucun contrôle de la part des autorités financières, car non pris en compte dans les ratios prudentiels. Concrètement, il s’agit des activités hors bilan des banques :

> les crédits (dont les fameux subprimes (1)),

> les produits dérivés (dont les célèbres CDS – Credit Default Swaps (2))

> les activités des acteurs financiers parallèles (compagnies d’assurance, fonds d’investissement, hedge funds, LBO…)

 

En d’autres termes, des sociétés (autres que des banques) peuvent créer ex nihilo, à partir de rien, de la liquidité via d’importants effets de levier (en créant de la dette en somme). On pense surtout aux hedge funds, aux produits dérivés et à la titrisation. Cette dernière technique, qui consiste à transférer des actifs financiers (tels les crédits subprimes), revient plus que jamais en force ! En chiffres, cela se traduit par pas moins de 114 milliards d’euros de titres émis par les banques européennes sur le seul 1er trimestre 2011. L’année dernière, 382 milliards de transactions ont été menées, c’est plus que sur la période 2000-2005 ! Les CDO (Collateralised Debt Obligation (3)) sont particulièrement mis en avant, avec un montant trimestriel en hausse de 700% (2011 par rapport à 2010) !!!

 

secret key

[Les clés de la compréhension des mécanismes financiers restent difficiles à obtenir]

 

Le plus dangereux réside dans le fait que ces diverses opérations de crédit sont effectuées par des sociétés plus ou moins mandatés par les banques, sans qu’elles aient à fournir la moindre garantie en fonds propres, ne recevant pas de dépôts. Sauf que quand tout va mal, elles se tournent alors vers les banques. Vous connaissez la suite.

 

Une "simple" question de volonté

 

Dans un de ses rapports, la BRI (Banques des Règlements Internationaux) a représenté les flux cumulés en dollars au cours des dernières années. On y remarque que les flux zone euro / Royaume-Uni sont aussi importants que ceux opérés vers… les Caraïbes ! Un joli paradis qui abrite les fameuses îles Caïman, sorte de "trou noir" du système financier mondial, où résident à la même adresse 12 000 entreprises ! Comme le disait Barack Obama en 2009, il s’agit soit du plus grand immeuble de bureaux au monde, soit de la plus grande fraude. Bon nombre de régulateurs avaient souhaité aller plus loin que ce qui a été adopté, mais le lobbying financier (Wall Street et la City de Londres en tête) a une fois de plus obtenu que soient restreintes, voire interdites, toutes les opérations à haut risque des banques, qui génèrent d’énormes profits.

 

Le problème n’a été au final que déplacé depuis les banques vers d’autres acteurs. Qui se soucie actuellement des liens de plus en plus étroits entre les hedge funds et les caisses de retraite ou les grands assureurs ? Face à une diversification de leurs portefeuilles dictée par une quête sans fin de rendements accrus, le risque systémique est bel et bien présent. Peut-on décemment se montrer à la fois plus sévère envers la partie visible du système financier tout en fermant les yeux sur une partie sans cesse croissante de ce secteur, qui plus est non réglementée et non transparente ? Le mouvement est pourtant en marche : plusieurs banques ont lancé des filiales de fonds de couverture, comme Goldman Sachs, BNP Paribas ou encore Deutsche Bank.

 

L’augmentation constante des marchés financiers non réglementés n’est finalement pas une preuve de l’impuissance des régulateurs mais plutôt de leur mauvaise volonté. Car derrière ces trous noirs et voiles de fumée financiers se dissimulent de gros intérêts très importants pour les centres financiers de New York et Londres. La prochaine crise arrivera probablement via le shadow banking. Bâle 3 se révélant en définitive incomplet, il ne reste plus qu’à s’y préparer.

 

(1) Crédits hypothécaires à taux variable américains.

(2) Assurance contre le risque de crédit, c’est-à-dire contre le risque que l’emprunteur (particulier, entreprise, état) ne rembourse pas sa dette à échéances.

(3) Titres représentant des portefeuilles de créances bancaires ou d'instruments financiers de nature variée

 


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Publié dans Bâle 3

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Bonne Thomas 09/07/2011 23:29



Jacques Attali parle de mafias économiques, et déduit de ces méthodes hors la loi la remise en cause de la légitimité de l'Etat. C'est le début du pire qui se dessine, la paupérisation et une
nouvelle ère à proprement dite bananière et  néo-féodaliste. C'est très triste ce qui se trame car la course à l'évasion et au profit déconnecte totalement de la réalité des individus et de
leur qualité de vie. Cette poussée capitalistique en très inquiétante pour le partage des richesses et des services publics à court terme. Aujourd'hui en France, 1% des personnes les plus riches
possèdent 24% du patrimoine. Ce constat va s'amplifier et le durcissement des réglementation à l'égard du peuple pour cause de MEGA endettement des pays est un train qui ne risque pas de
s'arrêter. La solidarité et le socialisme sont morts. Ces manigances sont très graves et l'argent qu'elles déploient ne rsiquent pas de les stopper.