Crise : sous le couperet des agences de notation

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Alors que la crise n’en finit plus, l’attention est désormais portée sur les agences de notation. Pointées du doigt comme faisant partie des responsables de la crise actuelle, ces dernières voient leurs faiblesses et principales critiques ressurgir. Moody's, Fitch et autre Standard & Poor's : victimes ou bourreaux ? Et pourquoi pas les deux…

 

Depuis de nombreuses années, la « polémique » autour des fameuses agences de notation ne s’est jamais éteinte. Faisant profil bas depuis la crise des subprimes, la tempête s’était calmée. Jusqu’à ces derniers jours. Ci et là, nombre de professionnels et d’amateurs fustigeaient contre elles. J’avais personnellement évoqué la question à travers un post humoristique quelques semaines auparavant (cf. « Comment fonctionnent les agences de notation ? »). Mais la situation a récemment changé de manière sensible en impliquant les politiques de tout bord et de toute nationalité.

 

Critiques tous azimuts !

 

Hasard du calendrier, les agences de notation ont fait parler d'elles à deux occasions la même semaine. La première pour avoir provoqué une débâcle boursière après avoir dégradé les dettes grecque (au statut de « junk bond » ou « obligation pourrie ») et portugaise, la seconde pour leur comparution devant le Sénat américain afin de répondre aux accusations sur leur responsabilité dans la crise des subprimes. Autant dire que l’heure n’est pas à la fête. C’est donc tout naturellement que nos politiques se sont relayés pour les enfoncer un peu plus, chacun leur tour.

 

Dominique Strauss-Kahn, président du Fonds Monétaire International (FMI), invite à ne pas trop écouter ces agences. La Commission Européenne les appelle à devenir plus raisonnables. De son côté, l’Union Européenne devrait durcir la surveillance de celles-ci grâce à une directive qui entrera bientôt en vigueur. Bernard Thibault, leader du mouvement syndicaliste CGT, dénonce ce qu’il considère comme de « nouvelles milices privées ». Rien que ça. Christine Lagarde n’est pas moins tendre : « Il y a un certain nombre de règles qui vont devoir être fixées, qui vont devoir être rappelées […]. Lorsque Standard and Poor's notifie la dégradation d'un Etat quinze minutes avant la fermeture des marchés, c'est du pousse-au-crime ». La ministre de l’économie française annonce par ailleurs qu’elle profitera de l'entrée en vigueur lundi prochain de la directive européenne sur les agences de notation « pour demander à l'Autorité des marchés financiers (AMF) d'assurer leur surveillance, examiner les conditions dans lesquelles elles fonctionnent, exiger qu'elles notifient et fassent valider leur modèle ». Les agences devront aussi démontrer « la manière dont elles respectent les règles de conflit d'intérêt, de séparation d'activités, la façon dont elles distinguent entre les cotations des risques privés, des risques publics », poursuit la ministre. Enfin, Jean-Pierre Jouyet, président de l’AMF, s’est montré encore plus cassant : « Ce que j'attends, c'est qu'elles soient objectives et qu'elles notent les Etats souverains de la même façon qu'elles notent les banques américaines. Alors je dirai qu'elles font correctement leur travail ».

 

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Des propos que reprend à son compte Angela Merkel qui se présente comme favorable à la création d’une agence de notation européenne. Une idée pas totalement inédite puisque déjà évoquée par Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe (ensemble des ministres des finances de la zone euro) il y a plusieurs semaines, et reprise par Guido Westerwelle, vice-chancelier allemand, et Michel Barnier, commissaire européen au Marché intérieur. Une sorte de contrepoids en somme.

 

Remise en cause régulière…

 

Afin d’y voir plus clair, il n’est pas inintéressant de se pencher sur les fondamentaux des agences de notation : qui, quoi, comment et pourquoi ?

 

1- Qui ? Les agences de notation sont des entreprises privées. Les plus célèbres sont américaines : Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings.

 

2- Quoi ? Le rôle de ces agences est d’évaluer la solvabilité des émetteurs de dettes. En d’autres termes, vous souhaitez emprunter et, afin d’attirer (et surtout rassurer) les investisseurs, vous demandez à celles-ci de noter votre capacité de remboursement. Entreprises comme Etats sont les clients de ces agences.

 

3- Comment ? En opérant toute une série d’analyses propres à chaque agence, une note mesurant le risque d’emprunt est attribuée : « AAA » en cas de sécurité maximale, « B-» en cas d’investissement spéculatif. Seuls les critères financiers sont pris en compte (exit donc tout critère social, environnemental ou autre).

 

4- Pourquoi ? Rien n’oblige les entreprises ou Etats à se faire noter. Reste que le refus de notation est très mal perçu par les investisseurs. Dans certains cas, c’est même un critère obligatoire pour tout investissement de la part d’emprunteurs institutionnels (collectivités territoriales, fonds de pension, etc…).

 

Devenues indispensables au fil du temps, leurs vertus n’ont d’égal que les très nombreuses critiques qui pèsent sur elles depuis de nombreuses années. En effet, elles se sont à plusieurs reprises trompées, notamment sur la crise Enron (1) et la crise des subprimes (2). En outre, on ne peut cacher leur comportement moutonnier : lorsqu’une agence dégrade, les autres suivent de manière quasi systématique (quand leurs annonces ne coïncident pas bizarrement…). Mais ce sont surtout les questions d’indépendance et d’impartialité qui font le plus souvent l’objet de controverses. Et à plus d’un titre : rémunérées par des clients qui payent leurs services, les agences de notation financière seraient prises régulièrement dans des conflits d’intérêts. Une commission américaine enquêtant sur la crise financière s’attarde actuellement sur les pratiques des agences. Et les aveux d’un ancien cadre dirigeant de Moody’s font trembler la profession : « Quand j'ai rejoint Moody's fin 1997, la pire crainte d'un analyste était de contribuer à l'attribution d'une note qui serait fausse, de causer des dégâts à la réputation d'exactitude de Moody's, et de perdre son travail en conséquence. Quand j'ai quitté Moody's [il y a 2 ans], la pire crainte d'un analyste était qu'il [mette] en danger la part de marché de Moody's, de causer du tort à son chiffre d'affaires ou de dégrader les relations de Moody's avec ses clients et de perdre son travail en conséquence. » Ne pas froisser le client afin que celui-ci revienne et soit fidèle à la société, au point de mettre de côté toute indépendance.

 

… malgré une influence persistante

 

Pourtant, leur influence reste forte… Très forte même. J’irais même jusqu’à dire que la crise a renforcé leur influence. Même si elles sont la cible d’attaques récurrentes de la part des politiques, les investisseurs les écoutent toujours, accordant plutôt leur confiance aux agences qu’à ces premiers. Car en définitive, le cœur du problème n’est pas les agences mais les dettes des Etats. Des Etats qui, pendant trop longtemps, se sont laissés portés par la vague de la « dette facile ». La crise des subprimes blâma les traders, celle des déficits publics condamnera les agences de notation. Certes, on ne peut nier un certain décalage de fonctionnement entre ces agences et les Etats : en attribuant une note à un instant donné, elles se détachent de l’ensemble des mesures prises par les Gouvernements. Mesures de moyen à long terme dont les effets ne sont pas immédiatement perceptibles.

 

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Mais ce qui est le plus à craindre reste à venir : si la dette grecque mérite le statut de « obligation pourrie », quid des dettes anglaise, américaine et française ? Il est indéniable que l’Angleterre, les Etats-Unis et la France sont dans une situation (plus ou moins) analogue à celles de l’Espagne, du Portugal ou de la Grèce. Ces pays vont-ils voir leur note souveraine dégradées pour autant ? Les agences de notation peuvent-elles, pour leur « business », prendre le risque de se mettre à dos les Etats-Unis et l'Angleterre, berceaux des deux principales places financières mondiales ? Vont-elles attendre jusqu’à l’inéluctable et se repentir ensuite ? En somme, il devient urgent de réformer les agences de notation en leur demandant davantage de professionnalisme et d’indépendance dans leurs activités.

 

(1) Société américaine spécialisée dans le gaz naturel qui texane avait monté un système de courtage par lequel elle achetait et revendait de l'électricité. En décembre 2001, elle fit faillite en raison des pertes occasionnées par ses opérations spéculatives sur le marché de l'électricité qu’elle avait masquées via des manipulations comptables. Cette faillite entraîna dans son sillage celle d'Arthur Andersen, agence de notation qui auditait les comptes d'Enron.

 

(2) En 2007, elles ont attribué d’excellentes notes à des produits toxiques, faisant d’elles une des présumées responsables de la crise.

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