Dette souveraine : la fin du triple A français en marche

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Je ne sais pas vous mais je sens depuis plusieurs semaines un certain découragement s'installer un peu partout. Hier, on était plutôt dans le refus, dans la lutte, dans l’indignation. Aujourd’hui, la barrière est franchie : on est passé à l’acceptation, la résignation, la désolation. Avec 5 séances boursières à la baisse, le CAC 40 va bientôt pouvoir remplacer le VIX (le célèbre "indice de la peur"). Quelque part, c'est positif car ça sent la capitulation. Et qui dit capitulation dit action.

 

Pour resituer ce qui constitue le début de la fin du "triple A" français, sachez que l'Espagne ET la France ont récemment fait appel au marché obligataire pour se refinancer. Concrètement, les pays cherchent des sous auprès d’investisseurs aux comptes bien remplis, le tout moyennant un taux d’intérêt déterminé. Des enchères en somme. En l’occurrence, elles ne furent que moyennement souscrites mais surtout à des taux relativement élevés. Ce qui laisse à penser que "l'effet domino" est en marche. Après la Grèce et l'Italie, c'est au tour de l'Espagne de passer à la casserole. Comme prévu serais-je tenté de dire. Par rapport à la dernière émission en date de fin octobre, le taux des bons espagnols à 3 mois a doublé (5,1%, contre 2,3%) et celui à 6 mois a également fortement augmenté (5,2%, contre 3,3%). On sent que le vent a tourné et pas dans le bon sens.

 

La victoire de la droite en Espagne aux élections législatives de dimanche dernier n'a semble-t-il pas apaisé les marchés. Ces derniers s'inquiètent de la mise en place du plan de rigueur prévu par la nouvelle majorité. Du coup, les taux grimpent et l’ardoise du pays aussi. Du coup, le plan de rigueur semble inévitable. Du coup les marchés s’inquiètent. Et du coup, du coup… Bref. Les intervenants se sont donc dit que l'Espagne était probablement le prochain « problème » sur la route et s’en donnent ainsi à cœur joie. Mais à y regarder de plus près, la France emprunte à son tour le même chemin…

 

Pays endetté, cherche financement à moindre coût

 

A la vue des rendements qu’offre la France aujourd'hui, nul besoin d’être sorti de la cuisse de Jupiter pour prédire que l’un des "piliers de l’Europe" est en passe de devenir le nouveau Caliméro de la zone euro. Du genre "c’est trop injuste" ou "pourquoi moi ?" alors que l’ensemble des indicateurs virait au rouge depuis l’été dernier. Le spread France / Allemagne (1) continue d’augmenter doucement mais sûrement. Le cap des 200 points est tout proche, accréditant l’idée que notre beau pays a déjà perdu son précieux AAA, tout du moins virtuellement. Remarquez, le taux de sa dette sur le marché obligataire en témoigne déjà.

 

france_germany_spread_1.gif[Le spread franco-allemand, ou l’autre notation des marchés financiers]

 

france_germany_spread_2.gif

[Avec un spread de 1,66%, la France ne cesse de creuser l’écart avec son partenaire allemand]

 

Le mouvement s’est une nouvelle fois accéléré jeudi dernier avec la "bourde" de Standard & Poor’s. Décidément, l’agence aime créer le buzz à moindre coût. Si vous n’avez pas suivi l’affaire, sachez simplement que l’agence a malencontreusement informé certains de ses abonnés de la dégradation de la note de la France. Alors bien évidemment, le sang des marchés n’a fait qu’un tour et les moutons se sont empressés de vendre, François Baroin a demandé une enquête (c’est d’ailleurs tout ce qu’il peut faire à son niveau) et S&P s’est excusé en mentionnant une "erreur technique" à la mord moi le nœud. Alors soit l’agence a développé des dons de voyance durant le week-end, soit elle a voulu essayer son propre "stress test" sur la France, comme ça, l’air de rien. Personnellement, je pencherais davantage pour la 2e option.

 

Panne sèche d’inspiration

 

Niveau idées, on sent bien que nos dirigeants ont tout utilisé ou presque. Du coup, on s’autorise un peu de recyclage, des fois que ça marcherait suite à un malentendu. On nous re-re-re-sort donc l’eurobond (2) du fond du tiroir. Sauf que Mr E. Bond remplirait aujourd’hui trop bien son rôle. L’autorisation de tuer de "l’agent 007" se retournerait contre la zone euro elle-même. Il y a un an, peut-être que sa création aurait apporté un peu d’air, la Grèce étant encore la seule dans le collimateur des marchés. Aujourd'hui, c’est une toute autre affaire. Les taux des eurobonds reflèteraient la confiance que l'ensemble de la zone euro inspire actuellement. Autant dire pas grand-chose ! Les taux étant inversement proportionnels à la tête du client, je doute fortement que l’eurobond puisse être d’une quelconque aide !

 

Quant au FESF (3), on ignore toujours son utilité ! Depuis sa création, puis son augmentation, puis sa notation "perfect triple A" par les agences de rating, on ne l’a pas vu bouger le petit orteil. Bon, en réalité, il devrait être normalement opérationnel à partir de décembre. Normalement. Enfin, c’est Jean-Claude Junker, président de l’Eurogroupe, qui l’a dit. Formidable idée que ce FESF qui emprunte sur les marchés pour venir en aide aux états en difficulté. Vu d’ici, ça m’a tout l’air d’être notre quantitative easing (4) européen à nous. Mais maquillé à fond et qui en plus de ça nous coûte un bras. Logique puisque la BCE ne peut toujours pas prêter aux états directement. D’où cette idée de prêter au FMI qui lui-même prêtera au FESF. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? C’est pas faute de le répéter sans cesse pourtant.

 

Et dire qu’on nous demande de faire des économies ensuite, on marche décidément sur la tête…

 

(1) "Spread" ou "écart". Il correspond à l’écart entre les taux d’intérêts payés par la France et l’Allemagne (référence de la zone euro) afin de se financer sur les marchés financiers. Il se mesure en points de base (pb) ou en pourcentage (100 pb = 1 %).

 

(2) Obligation adossée à l’ensemble des dettes de la zone euro. L’eurobond a vocation à mutualiser le risque et, ainsi, diminuer les taux d’intérêts exorbitants exigés par les marchés envers les pays les plus fragiles (Grèce en tête).

 

(3) FESF ou Fonds Européen de Stabilité Financière.

 

(4) "Quantitative easing" ou "assouplissement monétaire". Nom donné à la politique de la Réserve Fédérale américaine consistant à créer de la monnaie ex nihilo afin de supporter la relance de l’économie.

 


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