Dossier technique : la fin de l’âge d’or américain

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Les Etats-Unis vont-ils perdre leur précieux AAA, note suprême attribuée aux états par les agences de notation ? Après Moody’s, Fitch annonce à son tour envisager de rétrograder la note souveraine des USA. Chômage élevé et persistant, dette publique en croissance constante, reprise économique incertaine, cure d’austérité annoncée… Autant d’éléments qui laissent à penser que l’âge d’or du pays de l’oncle Sam est en train de prendre fin.


Certains chiffres ne trompent pas : 14 300 milliards de dollars (soit 9 700 milliards d’euros), tel est le montant de la dette fédérale américaine, montant constituant le seuil autorisé par le Congrès (1). Les options à la disposition des USA sont simples : soit ils diminuent de manière drastique les dépenses fédérales (au moins 30%), soit ils refusent d’honorer leurs créanciers et se déclarent alors en défaut (2). A moins que le seuil en question ne voit son montant relevé avant le mois août. Peu importe le choix opéré, les Etats-Unis vont devoir se serrer la ceinture et entrer dans une ère d’austérité.

 

La leçon de 1929 au goût du jour


Pour augmenter le plafond de dettes des Etats-Unis, la nouvelle majorité républicaine exige des coupes budgétaires drastiques et l’annulation de la réforme de la santé (arrachée de haute lutte par Barack Obama l’an dernier). Quelle que soit son issue, ce conflit marque probablement la fin d’une époque : les américains risquent de subir une austérité prolongée et de devoir procéder à un ajustement en profondeur de leur mode de vie.

 

Pour bien comprendre l’ampleur du tournant engagé, il faut remonter à la crise de 1929, déjà  provoquée par les dysfonctionnements majeurs d’une finance américaine très insuffisamment régulée. Mais avec le New Deal mis en œuvre à partir de 1933, les Etats-Unis étaient parvenus à éviter que cette crise ne dégénère, contrairement à ce qui s’était passé en Europe. Depuis lors, on a volontiers tendance à considérer qu’il ne peut rien arriver de grave aux USA du fait d’une crise, car les pouvoirs publics ont l’habitude et les moyens de relancer vigoureusement la machine, grâce à des politiques budgétaires très actives et à une politique monétaire agressive.

 

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[Siège de la Fed - Banque Fédérale américaine]

 

Les plus prompts à actionner ces leviers ne sont d’ailleurs pas nécessairement les démocrates mais bien souvent des républicains. Ronald Reagan n’avait ainsi pas hésité à porter le déficit public au-delà de 5% du PIB durant plusieurs années au milieu de la décennie 1980 pour sortir les Etats-Unis de la panade où ils étaient enfermés depuis la fin des années ’70, relançant massivement la course aux armements avec l’ex-URSS. Et sur le plan monétaire, Alan Greenspan, l’ancien parton de la Fed (banque centrale américaine), fervent partisan de la dérégulation et républicain convaincu, n’avait pas hésité lui non plus à actionner tous les leviers pour inonder l’économie de liquidités après l’éclatement de la bulle high-tech en 2000. Au point qu’il est largement considéré comme responsable de la bulle immobilière qui s’en est suivie (origine de la crise des subprimes).

 

Réactivité antichômage


Si le consensus a été jusqu’à présent aussi large aux USA pour réagir sans hésiter face aux crises, c’est surtout à cause de la faiblesse de la protection sociale. Les conditions d’indemnisation du chômage varient légèrement suivant les Etats américains mais celle-ci ne dure que 6 mois dans la très grande majorité. Période qui peut toutefois être prorogée de 3 mois si le taux de chômage dépasse un certain seuil (ce qui a été le cas quasiment partout depuis 2008). Cette durée reste néanmoins très inférieure à ce qu’elle est habituellement en Europe : en France, le chômage est indemnisé pendant 2 ans à condition d’avoir été en emploi pendant les 2 années précédentes (et 3 ans pour les +50 ans).

 

Mais surtout, l’assurance maladie américaine est en règle générale liée directement à l’emploi et son accès devient inabordable pour la plupart des chômeurs. Même s’il existe des dispositifs pour les très pauvres, ils sont loin d’avoir la portée du RSA ou de la CMU français. De plus, compte-tenu du niveau d’endettement nettement plus élevé des ménages américains, le chômage est beaucoup plus souvent associé à la perte du logement et à une situation de faillite personnelle qu’en Europe. Pour toutes ces raisons, il faut tout faire pour éviter que le chômage ne se stabilise à des niveaux élevés, faute de quoi la situation risquerait de devenir rapidement explosive.

 

Des capacités de récupération inégalées


Moyennant quoi, malgré les prévisions maintes fois répétées depuis les années ‘70 concernant la chute prochaine de l’économie américaine, celle-ci a réussi jusqu’à présent à se maintenir à flot. Et à chaque choc subi depuis 20 ans, elle s’est rétablie de façon plus rapide et vigoureuse que les économies européenne ou japonaise. Après la crise de 2000-2001, l’économie américaine affichait ainsi dès 2002 un taux de croissance de 1,8% contre seulement 0,9% dans la zone euro, soit 2 fois moins. Et 2003 creusera davantage l’écart. Le chômage, qui avait brièvement dépassé les 6% en 2003, redescendra sous les 5% dès 2005 alors qu’il excédait toujours 9% dans la zone euro.

 

Face à la crise de 2008, les recettes traditionnelles ont été appliquées une fois de plus à grande échelle : la réaction a été beaucoup plus vigoureuse qu’en Europe. Malgré cela, ces politiques ont échoué pour l’instant à faire baisser suffisamment le chômage. Quelques chiffres pour se donner une idée de l’ampleur du défi auquel les Etats-Unis sont confrontés :

 

  • Jusqu’en 2007, entreprises et ménages américains s’endettaient chaque année à hauteur d’environ 2 300 milliards de dollars (soit 1 600 milliards d’euros). Après la chute de Lehman Brothers, on était brutalement descendu à -400 milliards en 2009 et 2010 : au lieu de s’endetter, ménages et entreprises s’étaient mis à se désendetter frénétiquement. Aujourd’hui, on est remonté légèrement au-dessus de zéro car les entreprises se sont remises à prendre un peu de crédits. Mais il manque toujours environ 2 200 milliards de dollars (1 500 milliards d’euros) chaque année pour que la machine américaine tourne comme en 2007.
  • L’Etat fédéral a comblé une bonne partie de ce trou en s’endettant à hauteur de plus de 1 500 milliards de dollars (1 100 milliards d’euros) par an depuis 2009, alors que ses comptes étaient quasiment équilibrés en 2007. Fin 2010, un énième plan de relance de 200 milliards de dollars (140 milliards d’euros) a ainsi encore été adopté ? Alors qu’en Europe, le déficit budgétaire au sein de la zone euro n’a été « que de » 570 milliards d’euros en 2009 et 550 en 2010, deux fois moins qu’aux USA.
  • De son côté, la Réserve fédérale a injecté 1 590 milliards de dollars (1 100 milliards d’euros) dans le circuit économique entre septembre 2008 et avril 2011 avec ses programmes de « quantitative easing ». Le dernier en date (le QE2), d’un montant de 600 milliards de dollars (430 milliards d’euros) lancé à l’automne dernier, devrait se terminer ce mois-ci. Cet effort a été, là aussi, sans commune mesure avec celui réalisé par la BCE qui, elle, a déjà retiré quasiment tout l’argent qu’elle avait temporairement injecté dans le circuit.


Insuffisante baisse du chômage


Ces efforts sans précédent ont certes permis à l’économie américaine de connaitre une croissance de 2,9% l’année dernière (contre seulement 1,7% en zone euro). Mais ils n’ont pas suffi à faire descendre le chômage à des niveaux tolérables. Malgré les chiffres relativement satisfaisants de créations d’emplois ces derniers mois, le taux de chômage était toujours de 9% en avril dernier. Et cela fera bientôt 3 ans qu’il excède les 7%. Il faut remonter au milieu des années ‘80 pour trouver une aussi longue période de chômage de masse aux USA : il résultait à l’époque de la mise en œuvre brutale de la révolution ultra-libérale reaganienne.

 

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[Les Etats-Unis, au bord du défaut de paiement]

 

Contrecoup de ce marché du travail toujours très dégradé, la situation financière des ménages américains ne s’est que très peu améliorée : alors que d’ordinaire le pourcentage des américains à jour du remboursement de leurs crédits est supérieur à 95%, il n’était toujours pas remonté à 90% en avril dernier. Avec à la clef toujours plus de 200 000 nouvelles procédures d’expulsion engagées chaque mois, un niveau encore très élevé même si leur nombre est en recul. Bref, l’économie américaine aurait manifestement encore besoin d’être soutenue. Et pourtant, cela a peu de chances de se produire.

 

Le niveau de la dette publique américaine, qui devrait frôler cette année les 100% du PIB, soit 12 points de plus que dans la zone euro (!!!), et surtout la dynamique très rapide de sa croissance ont en effet de quoi donner des sueurs froides… Le 18 avril dernier, l’agence de notation Standard & Poor’s avait modifié son appréciation sur le futur de la dette américaine de « stable » à « négative ». C’est la première fois depuis 1941 et l’instauration de ce type de notes que « les States » risquent de perdre le fameux « triple A » (la meilleure note) qui leur permet de bénéficier de taux d’intérêt très bas tant que les bons du Trésor américains sont considérés comme l’un des placements les plus sûrs au monde. Dans l’immédiat, la nouvelle n’a eu qu’un impact limité sur les marchés financiers : la poursuite de la crise de l’euro et le tremblement de terre japonais ont relativisé les risques spécifiques américains. Mais le signal n’en est pas moins fort, et ce d'autant plus après l'annonce de l'agence Fitch qui envisage, à son tour, d'abaisser la note des Etats-Unis. Le dollar est la monnaie de référence mondiale... mais cela la rend-elle pour autant invulnérable ?

 

Fortes pressions pour la baisse des dépenses


Cette difficulté est renforcée par les pressions des extrémistes du Tea Party. Paul Ryan, le nouveau président républicain de la commission du Budget de la Chambre des représentants, a fait adopter le mois dernier un projet de budget 2012 (l’année budgétaire américaine commence le 1er octobre) prévoyant une réduction des dépenses publiques de 5 800 milliards de dollars (soit 4 000 milliards d’euros) en 10 ans, soit une baisse de plus de 10% notamment en taillant largement dans les programmes sociaux. Certes, en l’absence de majorité républicaine au Sénat, ce budget ne sera pas adopté tel quel, mais Barack Obama, dans sa propre proposition budgétaire, se situe lui aussi une perspective désormais très restrictive. Et dans les négociations qui s’ouvrent, il risque de devoir se rapprocher encore beaucoup plus du point de vue républicain pour obtenir l’accord du Congrès sur le rehaussement du plafond de la dette.

 

Quant à la politique monétaire, le sous-comité en charge de la supervision de la Fed à la Chambre des représentants a été confié à Ron Paul, un extrémiste particulièrement virulent qui plaide pour la disparition des banques centrales. Ben Bernanke, président de la Fed, est cependant protégé de la pression politique directe des républicains par l’indépendance de son institution. Mais le Board de la Fed est lui-même de plus en plus divisé sur l’usage massif de la planche à billet opéré depuis 3 ans. Ben Bernanke doit également tenir compte de la défiance croissante de l’opinion à l’égard d’une politique monétaire accommodante, perçue comme responsable des bulles spéculatives à répétition et qui semble surtout destinée à protéger les revenus des pontes de la finance dont la Fed est trop proche. D’autant que la grogne contre les effets négatifs des flots de dollars qu’imprime la Fed monte aussi en puissance à l’extérieur des Etats-Unis. Bref, il y a tout lieu de penser que la Fed vient elle aussi de tirer ses dernières cartouches et qu’il va falloir désormais réduite la voilure.

 

Compte tenu de l’ampleur des déséquilibres accumulés avant la crise et des profondes divisions au sein de la société américaine, le miracle du volontarisme keynésien post-crise n’opère manifestement plus. Les Etats-Unis n’échapperont probablement pas cette fois-ci à une cure d’austérité prolongée et à un ajustement majeur des modes de vie, ouvrant sans doute une période particulièrement difficile sur le plan social et politique.

 

(1) Parlement américain, constitué de 2 chambres : le Sénat (chambre haute) et la Chambre des Représentants (chambre basse)

 

(2) Le défaut de paiement d’un Etat équivaut à la cessation de paiement pour une entreprise.

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