Entre guerre des monnaies et déficits publics : reprise ou (re)crise ?

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Les tensions budgétaires et obligataires au sein des pays membres de l’Union Européenne se sont ravivées ces derniers jours suite aux craintes liées à une dégradation de la situation de l’Irlande. Après un G20 peu reluisant, l’UE se montre encore une fois désordonnée et désemparée : déficits publics persistants, guerre des monnaies, vote du budget de l’Union reporté… L’UE traverse actuellement une crise plurielle dont elle semble avoir beaucoup de mal à se défaire.

 

La nouvelle a sonné comme un écho. Un écho nommé Grèce : la persistance du déficit monumental de l’Irlande (1) a en effet rendu les investisseurs frileux, au point de les voir alléger leurs portefeuilles des obligations irlandaises. Conséquence directe : le pays a vu les taux sur sa dette souveraine s'envoler la semaine dernière à des niveaux record (jusqu’à 8,9% jeudi dernier).

 

Pour autant, le Premier ministre irlandais, Brian Cowen, est resté intransigeant : "L'Irlande ne sollicitera aucune aide financière parce que nous sommes totalement financés jusqu'au milieu de l'année prochaine". Un optimisme que ne partagent pas certains analystes, rappelant qu’en 2011 les besoins de financement du pays s’élèveront à quelques 23,5 milliards d’euros. Les banques irlandaises sont montrées du doigt, le coût de leur sauvetage étant estimé (pour l'instant) à environ 50 milliards d'euros. Ce qui devrait porter le taux d’endettement du pays à hauteur de 150 % de son PIB jusqu’en 2016 !!! Le recours à l’EFSF (2) semble inévitable, ce que n’ont pas manqué de souligner les partenaires européens. Ces derniers s'alarment d'une potentielle contagion de la crise budgétaire du pays au reste de la zone euro. Le Portugal en tête. Ainsi, Fernando Teixeira dos Santos, ministre des finances portugais, a annoncé que le pays se trouve "en première ligne" dans la liste des futures victimes, courant "un risque élevé" de devoir faire appel à une aide financière extérieure pour résoudre ses difficultés budgétaires. Pire encore, il attaque directement la monnaie unique, l’accusant d’être à l’origine de la crise actuelle : "Si nous n'étions pas dans la zone euro, le risque de contagion serait moindre".

 

europe drapeau

 

Vitor Constancio, vice-président de la BCE, n’y est pas allé par 4 chemins non plus : à défaut d’avoir besoin d'une aide destinée à financer sa dette, l'Irlande pourrait utiliser le FESF pour recapitaliser ses banques, asphyxiées depuis l'éclatement de la bulle immobilière. Et à l’heure où les ministres des finances de la zone euro se sont réunis à Bruxelles, Brian Cowen concède enfin que le secteur bancaire irlandais actuel pose un problème de stabilité financière.

 

L’enjeu est de taille : éviter que la montée des taux ne se propage à nouveau au reste de la zone euro et n’engloutisse les pays les plus faibles. Ce qui poserait de sérieux problèmes économiques mais également politiques, tandis que l’euro fait les frais d’une guerre des changes impitoyable entre l’Asie et les Etats-Unis.

 

Désunion autour du budget de l’UE

 

Lundi soir, les négociations entre Etats membres et députés européens sur le budget 2011 de l'Union européenne n’ont pas abouties. La Grande-Bretagne, la Suède et les Pays-Bas ont en effet bloqué le vote. L’origine de cette crise interne est à trouver du côté des parlementaires, qui réclamaient une déclaration clarifiant le rôle du Parlement européen dans le processus de planification financière du bloc communautaire ainsi que des garanties sur le financement future de l'UE ainsi qu'une. Les eurodéputés réclamaient en effet un engagement des 27 à débattre de nouveaux financements propres au budget européen qui remplaceraient au moins partiellement les contributions nationales. Il faut dire aussi que la pression exercée sur bon nombre d’Etats membres quant à leurs budgets nationaux n’a pas arrangé les choses.

 

Conséquences directes : le budget de 2011 sera maintenu à l'identique par rapport à 2010... en attendant le prochain vote. Mais surtout, ce sont les projets de l’Union qui risque de payer cher cette rébellion : le tout nouveau service d'action extérieure de l'UE, corps diplomatique censé aider l'Europe à mieux se faire entendre dans le monde, serait privé de quelques 25 millions d'euros de dépenses opérationnelles pour 2011, un mois à peine après son entrée en service (décembre 2010). Enfin, il manquerait 1,22 millions d'euros aux agences européennes de supervision du secteur financier, alors qu'elles doivent débuter leur activité en janvier prochain.

 

Une lutte pour le pouvoir au sein de l'UE semble se dessiner. D’un côté du ring, les eurodéputés, élus au suffrage universel et en quête d’émancipation depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne (3). De l’autre, les Etats membres qui n’entendent opérer aucune concession dans l’exercice du pouvoir au sein de l’Union.

 

Un sommet des dirigeants européens est prévu à Bruxelles les 16 et 17 décembre prochains. Espérons qu’un accord sera trouvé d’ici là. Car cette lutte intestine présage de l’avenir de l’UE : si les Etats membres persistent à vouloir écarter le Parlement, ce sont le bon fonctionnement et la crédibilité de l’Europe qui en pâtiront. Pour l’heure,  "la zone euro est confrontée à une crise pour sa survie", dixit Herman van Rompuy, président du Conseil européen.

 

(1) D’après les dernières estimations, le déficit public du pays devrait atteindre les 32% du Produit intérieur brut (PIB) en 2010, suite au renflouage des banques du pays.

 

(2) L’EFSE, ou European Fund for Southeastern Europe (Fonds Européen pour l’Europe du Sud-Est), encore appelé Fonds européen de stabilité financière (FESF) a pour mission de promouvoir le développement économique dans l'Europe du Sud-Est et ses régions avoisinantes.

 

(3) Ratifié en France en février 2008.

Commenter cet article