Interview Paul JORION : Bâle 3 et la réglementation financière

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Dans le cadre du développement de cette nouvelle rubrique dédiée aux experts de l'économie et de la finance, j'ai eu l'extrème honneur de m'entretenir avec Paul JORION (pour celles et ceux qui ne connaitraient pas ce grand monsieur qui a prédit la crise des subprimes, cliquez ici). L'occasion d'échanger sur de nombreux sujets, de Bâle 3 à la crise de la dette souveraine en passant par les agences de notation financière. Du fait du contenu conséquent de cette interview, celle-ci sera publiée en 2 parties.

 

 


Bâle 3 occupe énormément l’actualité financière. Certains y voient une réforme de circonstance au regard de la crise financière que l’on a traversée. Est-ce à dire qu’il ne s’agit là que d’une réforme a posteriori, une réforme déjà insuffisante ?

 

Concernant Bâle 3, la question est celle des réserves. Le problème est qu’elles sont calculées par rapport à des situations historiques. Des situations de stress, de worst case scenario par rapport auxquels on se situe. Malheureusement, et comme le mentionne mon homonyme Philippe JORION, spécialiste sur la VaR (Value at Risk), c’est une technique maintenant tout à fait dévalorisée : on s’est rendu compte que lorsque les choses vont mal, elles ne vont en général pas mal de la même manière qu’avant. Il existe toujours une certaine "originalité". Si l’on compare la crise de 2007-2008 avec celle de 1929, il y a bien évidemment des ressemblances mais aussi de très grandes différences. On a attiré l’attention sur le fait qu’on utilise souvent les mauvaises distributions statistiques. Les interactions humaines font que celles relatives aux conséquences de leurs comportements varient. Il n’existe aucune stabilité car nous apprenons, car nous sommes des êtres intelligents. D’où la possibilité de nous adapter à des situations connues, mais celle aussi de méjuger dans un contexte nouveau.

 

Dans la perspective de Bâle, les pertes que les banques peuvent essuyer sont de tel ou tel ordre, sur tel ou tel type de produit, les provisions de telle ou telle somme. Les Chinois les voient de manière différente : ils les font varier de semaine en semaine, en fonction de la réalité. C’est une approche qui ne se base pas sur une période de 10 ans révisable mais sur la base d’indicateurs concrets (inflation, montants distribués sous forme de prêts par les entreprises, etc.) qui font baisser ou monter les réserves des banques. C’est une approche totalement différente et dont il est fort possible que nous nous rapprochions. En effet, seule la Chine arrive à s’adapter aux nouvelles circonstances car elle est en mesure de réagir très rapidement.

 

La solution serait donc de conjuguer les 2 modèles : une vision historique, à l’occidentale, et une vision pro-active, pragmatique à la chinoise ?

Oui mais le rapport de force entre régulateur et banques est tout à fait défavorable au régulateur. Par conséquent, lors de négociations, c’est le moins-disant que le remporte. Le rapport de force est différent en Chine où il n’y a pas de discussion possible : des technocrates planificateurs analysent les situations dans l’urgence et dictent leurs décisions. Les banques protestent peut-être mais cela n’a manifestement aucun effet, au contraire de chez nous où les banques signalent ce qui les arrange : "le niveau de provisionnement qui n’impactera pas négativement la reprise", comme elles l’expriment plaisamment.

 

On a effectivement pu voir que les origines de Bâle 3 se révèlent bien plus contraignantes. Ce qui amène certains économistes à exiger la mise en place d’un pilier 4 instaurant un caractère contraignant à la réforme, voire même une portée internationale.

 

Absolument, mais pour cela il faudrait que le rapport de force entre l’Etat et la finance se modifie. Nous envisageons toujours les choses dans un cadre international : nous avons tendance à dire "nous ne le faisons pas car nos voisins ne le feront pas de toute manière". Contrairement à la Chine qui détermine sa politique indépendamment des décisions prises ailleurs dans le monde.

 

itw jorion

 

De manière plus générale, on a effectivement pu voir naitre un phénomène de réglementation à outrance (bonus, secret bancaire, ventes à découvert…). Quel est votre sentiment, du point de vue de l’anthropologue que vous êtes, au regard des comportements humains.

 

Il ne faut pas confondre la quantité et la qualité de la réglementation. La quantité ne manque pas, contrairement à la qualité. Il serait bon de s’attacher à des principes très simples qui pourraient arranger les choses. Par exemple interdire les paris sur les fluctuations de prix. C’est très simple, on peut écrire ça sur une simple page. Or, dans la réglementation actuelle, on ne s’attache pas à des principes généraux, on s’intéresse à des aspects tout à fait particuliers. Au lieu de considérer les choses de manière simple et globale, et faire descendre les conséquences d’un principe général comme dans une Constitution, on entre dans les détails. J’en prends pour exemple le Dodd-Frank Act aux Etats-Unis et ses quelques 2 500 pages. On entre tellement dans les détails que les possibilités de contourner cette réglementation sont infinies.

 

Il y a une impuissance de la part du régulateur qui rédige des textes interminables. Mais il y a aussi une mauvaise foi de la part des régulés qui pointent du doigt cette régulation sans fin pour affirmer qu’elle est excessive, alors même qu’elle ne modifie peut-être rien d’important. Il faudrait déterminer un certain nombre d’articles simples qui apporteraient un changement radical.

 

Mais le législateur n’étant pas un expert financier, ne se contente-t-il pas en définitive de se reposer à la fois sur des experts et des textes à outrance ?

 

En effet, il se contente de signer les textes que les lobbies ont écrits. Textes qui ont été écrit sinon à l’intérieur des banques, au moins sous la dictée de banquiers. Mais pour tout ce qui touche aux banques centrales, c’est sous le prétexte d’indépendance que l’on a enlevé le pouvoir aux politiques d’intervenir. Cela joue d’une manière assez générale dans le cadre de la finance. D’autre part, les diverses politiques permettent de maintenir une certaine consanguinité (système du "revolving door" en américain) : passer de haut fonctionnaire à la tête d’une grande banque et inversement est possible, il n’existe aucune muraille de Chine. La même culture circule. Ce sont les mêmes personnes qui prennent une fois les décisions à la tête des banques et une autre fois à la tête des administrations.


 

Suite et fin de l'interview à cette adresse.

 

Publié dans Paroles d'experts

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