Interview Paul JORION : dette, banques et agences de notation

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Suite et fin de l'interview accordée par Paul JORION.

 


Autre sujet d’actualité : la crise de la dette souveraine. On a pu voir l’ensemble des "PIGS" (1), le Portugal étant le dernier en date, demander l’aide de l’Union Européenne. Selon vous, quelles sont les issues possibles (on parle de défauts de paiement de certains pays) et les solutions envisageables afin de gérer au mieux cette crise ?

Depuis 2008, on n’a pas reconnu les pertes car on sait qu’une partie trop considérable du secteur bancaire serait en défaut de paiement / insolvabilité. Il arrivera un jour où il faudra restructurer la dette du Portugal, ce qui fera tomber l’Espagne, puis l’Allemagne, puis la France et ainsi de suite. On ne le fait pas car l’on est en ce moment dans un processus dit de surfusion : on arrive à faire baisser la température sans que l’eau gèle car on se maintient dans un environnement tout à fait protégé. C’est un processus critique néanmoins : la situation n’est que temporaire, il arrivera un moment où il faudra reconnaître les pertes. Pour l’heure on ne le souhaite pas car depuis le début de la crise, on s’est arrangé pour que le secteur bancaire ne reconnaisse aucune des pertes réellement subies.

 

Nous sommes toujours dans une phase de déni. Nous n’avons toujours pas tenu compte du fait que le système s’est entièrement fragilisé car il repose trop sur le crédit et pas assez sur les revenus (revenus essentiellement issus du salaire).

 

Pour en revenir aux banques justement, quelle est la situation actuelle des banques européennes face à leurs consœurs ?

Il y a deux types de banques dans le monde : les banques américaines et les autres. En effet, le dollar américain fonctionne encore comme monnaie de référence mondiale, les USA peuvent donc continuer d’user de la planche à billet. Ils peuvent ainsi exporter leurs problèmes financiers à l’étranger, même si cela ne durera pas indéfiniment. Leur dette augmente continuellement, à tel point qu’elle atteindra le mois prochain le seuil critique déterminé par le législateur. On haussera le plafond actuel mais il faudra bien reconnaître un jour la banqueroute des Etats-Unis, et ce d’autant plus que l’emploi ne repart pas véritablement et que la bourse américaine est soutenue artificiellement.

 

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Autre sujet à débat, celui des agences de notation financière. Tandis que le marché est trusté par des entreprises américaines, quelle place occupent véritablement ces agences aujourd’hui ?

Le fait qu’elles soient américaines n’a pas d’impact. Ce qui a un impact, c’est le fait que ce sont des entreprises privées qui rendent un service public. En d’autres termes, elles ont un double devoir contradictoire : un devoir d’objectivité, lié à la dimension publique de la fonction qu’elles occupent, et un devoir de profit lié au fait qu’il s’agisse d’entreprises privées. Et cela conduit à des contradictions connues : un émetteur de crédit peut par exemple aller voir si la notation est meilleure ici ou là pour son produit financier. Mais le plus grand danger est que l’ensemble de ces entreprises a accepté pour des raisons financières, parce qu’il y a un profit attaché, d’attribuer des notations à des produits dont le calcul du risque était impossible à établir (notamment les CDO (2), avec des méthodes sans aucune validité mathématique, simplement via des matrices de corrélation. "De toute manière, si je refuse de noter les CDO, mes concurrents le feront". Et là, la logique du privé l’emporte : la possibilité d’un profit dont on ne veut pas que le concurrent bénéficie et dont on se priverait soit même.

 

La solution serait-elle dès lors d’instaurer une agence publique de notation ?

Selon moi, il faudrait viser l’échelon international. Les Chinois le font déjà de leur côté en introduisant une agence de notation publique, rendant un service public (en l’occurrence, calculer le crédit de risque). Et dans le cas où le calcul du risque de crédit est impossible, le produit ne peut être émis.

 

Mais les agences ne sont pas les seules dans cette équation. Je prends pour exemple le cas de Ford Motor Credit, pour lequel les agences de notation avaient refusé de noter un de leurs titres. Malgré cela, le Gouvernement américain a passé outre et a permis sa titrisation. Parfois, l’irresponsabilité peut également se situer du côté des gouvernements.

 

(1) PIGS : nom signifiant "cochons" en anglais et qui désigne conjointement le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne.

 

(2) CDO : "Collateralised Debt Obligation" ou "Obligation adossée à des actifs". Il s’agit de produits financiers structurés issus de la titrisation.


 

Un immense merci à Paul JORION d'avoir accepté de répondre à mes questions. Vous pouvez retrouver la 1re partie de l'interview ici. Enfin, n'hésitez pas à consulter son blog à cette adresse.

Publié dans Paroles d'experts

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Nicolas BOISVILLIERS 02/05/2011 08:52


Merci pour votre message d'encouragement. Petite semaine de repos terminée, de nouveaux articles sont à venir très prochainement. Restez connecté(e) ;)


Salaire 02/05/2011 08:22


J'aime beaucoup votre blog .. Il a toujours quelque chose de différent et intéressant continuerai à poster plus ... Merci