Crise : la relation qu'ont les Français avec leur argent et leur banquier

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Les Français, leur argent et leur banquier. Un triangle amoureux fort complexe sur fond de "Je t’aime, moi non plus". La survenance de la crise économico-financière, d’une ampleur rare, a modifié de façon profonde l’image de l’industrie financière auprès du grand public. Oui, mais dans quelle mesure ? L’institut de sondage Ipsos s’est emparé de la question et nous délivre ses résultats (1). Des résultats plutôt surprenants.

 

Prise de risque inconsidérée, course à la gloire, profits colossaux, opacité et incompétence : la révélation de certaines pratiques en cours dans le secteur financier a fait des banquiers (à tort ou à raison) les boucs-émissaires de la crise. Dénoncés de toutes parts par les citoyens et les autorités publiques, ils semblent avoir fait plonger avec eux l’image d’un secteur qui souffrait déjà d’un déficit de popularité chronique. Sans oublier l’ampleur du choc économique qui a totalement bouleversé le rapport des Français à la banque, voire à l’argent. Mécontents et échaudés, leurs pratiques de placement et d’emprunt auraient évolué et menaceraient la pérennité des grandes enseignes bancaires. Entre le "rien ne sera plus comme avant" et la négation de toute évolution, qu’en est-il aujourd’hui de la relation des Français à l’argent et à leur banque ?

 

Synthèse de l’étude

 

Deux points essentiels sont mis en avant :

 

> La relation des Français à l’argent et à la banque n'a pas été bouleversée par la crise. S’ils affichent toujours un rapport complexe à l’argent (notamment teinté de valeurs morales), celui-ci ne date pas de la crise. De même, la banque et la finance, bien qu’ayant fait converger un faisceau de mécontentement et de rancœur, ne se sont pas coupées de leurs clients. Ces derniers s’avèrent aussi fidèles que satisfaits de leur propre banque.

 

> Confrontés à un environnement plus incertain, les ménages affichent une plus grande rationalité vis-à-vis du crédit, de l’épargne. Ce nouvel investissement des Français dans la gestion de leur budget et de leurs projets de vie signifie pour les banques une demande accrue de conseil, de soutien. Plus que jamais, la relation doit être placée au centre de la stratégie et de la communication des banques.

 

Revue en détails des différents résultats

 

> La crise n’a pas bouleversé le patrimoine des Français

En dehors de son impact social non négligeable, la crise a eu un effet modéré sur le patrimoine de la plupart des ménages français. D’abord parce que la grande majorité des Français dispose de produits d’épargne très sécurisés, les exposant peu aux marchés financiers. Mais aussi car la plupart des épargnants financiers disposent d’un portefeuille plus diversifié que la moyenne, ce qui limite le risque de crash financier. Autre explication du faible impact financier de la crise pour les ménages : le marché de l’immobilier s’est maintenu à un niveau élevé. Or, la pierre représente plus de 61% du patrimoine des Français (contre 33% de biens financiers divers et 6% de biens professionnels). Bien que la hausse continue des prix de l’immobilier soit vivement critiquée, elle a permis aux Français propriétaires de doubler leur patrimoine en 10 ans.

 

> La relation des Français à l’argent s’est crispée

Pour 36% des Français, leur objectif principal dans la vie est de gagner plus d’argent (+3 points par rapport à 2008). Une proportion encore plus affirmée auprès des jeunes. De même, la crainte pour leur pouvoir d’achat monte en flèche depuis plusieurs mois. En définitive, leur pessimisme est profond : l’accès à la propriété apparaît comme un rêve inaccessible pour près de la moitié des Français locataires.

 

> Les Français, plus fourmis que cigales

Le taux d’épargne des ménages français affiche depuis plusieurs trimestres un niveau historiquement haut, preuve de leur manque de confiance en l’avenir. En 2010, il était en moyenne de 16% (4,5% aux USA, 4% en Grande-Bretagne, 2% au Canada). Angoisse de l’endettement, priorité à la précaution, frugalité des dépenses : les Français font passer l’épargne et les économies devant leur plaisir. Les jeunes générations sont d’ailleurs particulièrement prévoyantes.

 

> Aversion pour le risque

Les Français affichent une aversion pour le risque. Pour leur épargne, ils favorisent très largement les placements sûrs, même s’ils rapportent peu (Livret A, PEL, Plan Epargne Populaire et épargne salariale, exonérés d’impôts). A l’inverse, seule une minorité d’entre eux s’intéresse à la bourse.

 

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> Les Français méfiants et défiants vis-à-vis de l’argent

Cette fois encore, les Français se singularisent dans leur rapport à l’argent. 31% d’entre eux estiment que gagner beaucoup d’argent est indécent.

 

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> De tout temps, les Français ont lié l’argent à des valeurs morales

Les Français ont un rapport complexe à l'argent : salaire et patrimoine sont de l’ordre du secret. Autre élément d’explication : le rejet du capitalisme, perçu comme profondément injuste. Dénoncé comme doctrine des riches conduisant à l’écrasement des pauvres, il va à l’encontre du principe républicain d’égalité. En cela, les Français s’opposent aux Anglo-Saxons pour qui l’argent et les affaires ne sont pas un tabou, et à leur croyance en la "main invisible".

 

> Banque, finance : une crédibilité fortement entamée

Affaire Kerviel, arnaque Lehman Brothers, bonus des traders : la crise a semé le doute sur la compétence des institutions bancaires à conseiller efficacement leurs clients pour des placements ou des crédits. Une aspiration à reprendre le contrôle de son argent se répand depuis peu. Au-delà de l’inquiétude sur la sécurité de leurs dépôts, le retour au statu quo d’avant la crise (retour des bonus, des profits des banques, bourse en pleine forme) a beaucoup agacé, donnant lieu à un sentiment d’écœurement.

 

> Banque, crédit, monnaie : l’éthique séduit

Un nombre croissant d’individus veut reprendre le contrôle de son argent, d’où le développement de solutions alternatives pour acheter, financer ou épargner en dehors du système bancaire classique. On observe ainsi la multiplication d’échanges sans monnaie ou l’apparition de monnaies alternatives locales. Les banques éthiques, dont les dépôts des sociétaires ne financent que des projets "responsables", affichent une nette progression. Si elles existent depuis de nombreuses années, elles n’ont réellement décollé qu’après la crise. Autre alternative : l’épargne solidaire dont les critères sociaux (RSE, éthique) gouvernent le choix des investisseurs, au-delà de la rentabilité et du risque.

 

> Une relation paradoxale à la banque

La suspicion du grand public sur le secteur de la finance n’a poussé que de rares individus à l’action. Ainsi, en dépit de la masse de mécontents, seuls 10% affirment vouloir changer de banque tandis qu’une proportion encore plus infime le fait réellement. L’inertie forte des clients en matière de banque et les barrières à la sortie n’expliquent pas seules ce paradoxe. Les individus font une distinction très nette entre le monde de la finance et leur banque (qu’ils assimilent à leur agence). Ceci explique le niveau de satisfaction élevé qu’ils affichent pour leur propre banque. Plus encore, les Français sont très largement satisfaits de leur conseiller clientèle. Les plus insatisfaits s’avèrent les hauts revenus (35% insatisfaits de leur banque, contre 12% au total). De fait, il existe un véritable fossé entre leur perception du secteur et celle de leur établissement bancaire. Il tient en grande partie à l’effort relationnel entretenu en agence.

 

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> Des services qui bouleversent le rapport à la banque et à l’argent

Internet est devenu LE mode de consultation des comptes courants, devant les relevés courrier et la consultation en agence. 66% des Français consultent leurs comptes sur internet au moins une fois par semaine (+5pts par rapport à 2008). Depuis peu, le mobile s’impose comme nouveau canal de consultation. L’essor des smartphones et le développement d’applications bancaires dédiées entretiennent l’appétit des clients pour le "mobile banking". Cet usage nouveau permet encore plus de praticité que la banque en ligne : consultation des comptes et virements en mobilité, géolocalisation d’agences, consultation d’horaires, modification ponctuelle de plafond de carte bancaire, etc. Plus encore, ce sont les modes de paiement qui ont connu un véritable bouleversement. Le micropaiement en particulier est porté par le succès des contenus et services digitaux (musique, jeux, presse, vidéo...). Le smartphone est devenu un véritable canal de paiement, détrônant la carte bancaire pour les petites sommes. Séduisant par sa simplicité, il devrait augmenter sa part des transactions avec la généralisation du paiement sans contact.

 

> Les Français et le crédit : l’âge de la maturité ?

Les Français ont une aversion pour le crédit, 68% estimant qu’il faut absolument éviter d’y avoir recours. Aussi leur taux d’endettement est-il beaucoup plus limité que dans les grands pays de l’OCDE. Conséquence naturelle de la crise, le taux de détention de crédit a baissé. En France, 49,5% des ménages détenait au moins un crédit en 2010 contre 52,6% en 2008, soit un retour au niveau du milieu des années 1990. Les chiffres du crédit immobilier sont restés stables, tandis que ceux du crédit à la consommation enregistraient une baisse (-4pts en un an). Ce sont surtout les jeunes qui ont réduit leur recours au crédit conso (taux le plus bas depuis 1980). En cause : un changement des pratiques de consommation. Au début des années 2000, le crédit conso était souvent lié à des dépenses immédiates alors qu’il relève aujourd’hui de la réalisation de projet, servant de plus en plus à financer des achats durables (l’automobile représente 69% des crédits conso sur cette tranche d’âge). A contrario, le taux de détention de crédit conso des plus de 65 ans est en hausse (souvent lié à leur fragilisation financière).

 

> La banque en ligne fait ses preuves

Fin 2010, les banques en ligne représentaient 2% du marché total, soit 2M de clients (contre 500 000 clients fin 2009). Elles ont effectué une nette percée en 2010 : +40 000 clients pour ING Direct, +20 000 clients pour Monabanq, +35% de bénéfice net au premier trimestre 2011 pour Boursorama. Efforts sur la sécurisation des transactions, réticence moins grande du public aux opérations bancaires en ligne : les obstacles structurels se réduisent. De même, les banques en ligne proposent désormais des services comparables aux banques classiques (comptes courants, prêts, assurance-vie, cartes de crédit, OPVCM). Les principaux avantages des banques en ligne : tarifs attractifs et démarches plus simples et plus rapides.

 

(1) Etude Ipsos "Les Français, leur argent et leur banque", mai 2011.

Publié dans Economie

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Carmen 07/09/2012 17:27


Merci pour cette info.


Carmen de http://www.assurance-sante.fr

Nicolas BOISVILLIERS 08/09/2011 22:27



Merci pour vos messages ;) Effectivement, une étude très intéressante qui démontre que les français aiment toujours leur banque (tout du moins leur conseiller, du fait de la relation de
proximité) mais méprisent encore plus la finance, source de tous les maux pour beaucoup d'entre eux.



Noémie 08/09/2011 18:13



Très intéressant. au final les choses n'ont pas bcp changé malgré la crise, à part l'aspect sécuritaire des placements. j'aime bcp les graph d'ailleurs.


Merci !



robin 08/09/2011 17:34



très bon article !


 


cordialement !