Procès Kerviel : la question de la gestion des risques

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Voilà 2 semaines que le procès de Jérôme Kerviel occupe le haut de l'affiche dans l'ensemble des médias. Véritable duel opposant David à Goliath, la Société Générale entend bien prouver l'entière responsabilité de son ancien trader.  A la fois bataille médiatique, affrontement juridique et procès d'une industrie bancaire de tous les excès, un point central demeure au coeur de l'affaire : la question de la gestion des risques, aspect bien trop souvent négligé sur l'autel de la rentabilité.

 

Avant toute chose, qu'on ne me méprenne pas : il ne s'agit nullement de réinventer le procès, ni même de défendre Jérôme Kerviel ou la Société Générale. Beaucoup d'autres sites et blogs s'en chargent (avec plus ou moins de succès). Ce qui ne peut être écarté en revanche, c'est la confusion qui règne en matière de contrôle des activités de la banque. Et ce à tous les niveaux.

 

Commençons par une petite piqure de rappel : il n'existe aucune activité financière, ni même économique, sans prise de risque. C'est un fait. Les activités de marché sont, elles, confrontées à 3 types de risques majeurs :

 

- risque de crédit (ou risque de contrepartie) : il symbolise le risque qu'un tiers n'honore pas ses engagements (ex : non remboursement d'un crédit),

 

- risque de marché : ce sont tous les risques liés aux fluctuations des marchés dès lors que l'on achète ou vend des actifs financiers,

 

- risque opérationnel : risque le plus large dans son appréhension, il regroupe les risques humains et mécaniques, externes comme internes à l'entreprise.

 

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Sans aucun doute, le procès de Jérôme Kerviel met en avant une mauvaise gestion des risques opérationnel au sein de la banque. Mais quelle est serait la cause ? D'après le comité de Bâle, "le risque opérationnel est le risque de pertes résultant d’une inadaptation ou d’une défaillance imputables à des procédures, personnels ou systèmes internes, ou à des évènements extérieurs, y compris les évènements de faible probabilité d’occurrence, mais à risque de perte élevée. Le risque opérationnel, ainsi défini, inclut le risque juridique, mais exclut les risques stratégiques et de réputation." Alors, à quoi avons-nous affaire ? Erreurs de gestion ? Négligences, voire incompétences de la part de la hiérarchie ? Tromperie ? Complicité ? Défaillance des systèmes de surveillance ? La gestion des risques recouvre des réalités qu'il est bien souvent difficile d'établir en pratique.

 

Par ailleurs, la questions de la séparation et indépendance des fonctions refait surface à travers ce procès : recruté au sein du middle office (1), Jérôme Kerviel a su évoluer afin de devenir trader, agent du front office (2). On remaquera immédiatement que celui-ci a successivement endossé les rôles de contrôleur puis de contrôlé, au sein du même établissement bancaire. Une position curieuse qui interpelle fortement : peut-on décemment recruter le loup pour s'occuper des brebis ?

 

Une question de ca$h, rien de plus

 

La vérité de fond, celle que tout le monde connait et que chacun tait, c'est le statut si particulier du contrôleur au sein d'un établissement financier. Sous-payés par rapport aux autres métiers, le contrôleur est perçu comme l'empêcheur de tourner en rond, celui qui n'est là que pour demander des comptes. Contrairement aux commerciaux (traders, et conseillers financiers) qui rapportent du cash, le département "Contrôle et risques" ne génère aucun profit et est assimilé à un centre de coûts. Sans compter sur l'attitude bien souvent méprisante des traders envers les contrôleurs. Difficile dans ce cas d'effectuer correctement son travail de contrôle et de surveillance alors que le reste des agents vous voient davantage comme un ennemi que comme un membre à part entière de l'entreprise.

 

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Tant que les commerciaux crachent du cash, circulez, y'a rien à voir ! Et ce même si des irrégularités dans l'exécution de leur métier ont été détectées chez les traders.Rappelons-le, Jérôme Kerviel a tout de même engager jusqu'à 50 milliards d'euros alors qu'il était limité à 250 millions, soit 200 fois plus. C'est même davantage que les 35 milliards de capitaux propres de la banque (3) !!! On comprend aisément que la Société Générale a préféré ignorer les quelques 74 alertes de sécurité émises en 2006 et 2007 par ses organes internes.

 

Quelle place pour la gestion des risques ?

 

La gestion et, par conséquent, la prévention des risques sont-elles des notions dépassées ? A-t-on prise sur l'ensemble de nos activités ? Peut-on réellement tout contrôler ? Des questions qui, bien qu'universelles, s'appliquent encore aujourd'hui très bien au monde de la finance. Le département "Contrôle et risques" se voit confier une tâche qui pourtant s'avère noble : veiller au bon fonctionnement de l'entreprise et au respect des normes afin de protéger ses clients et ses collaborateurs. Concrêtement, le contrôle interne a pour mission de :

 

- assurer la conformité des activités aux lois et règlements (d'où un travail de veille juridique),

 

- appliquer les instructions et orientations votées par la direction,

 

- veiller au bon fonctionnement des processus internes.

 

Pour ce faire, plusieurs acteurs sont présents en interne :

 

- les "risk managers", chargés des lignes de crédit et niveau de risque autorisé pour chaque trader,

 

- le middle office, qui vérifie le respect de ces limites,

 

- le back-office, qui contrôle les opérations des traders a posteriori.

 

Sans compter les organismes externes nationaux et internationaux : l'Autorité des Marchés Financiers (AMF), Commission bancaire nationale, Comité de Bâle...

 

En définitive, ce qui est censé être une force s'avère devenir une faiblesse : face à la multiplication des sources de contrôle (nationales comme internationales), à la complexification des matières (comptabilité, conformité...) et à la sophistication des produits financiers, la gestion des risques apparaît de plus en plus périlleuse.

 

 

(1) Département chargé de contrôler, quotidiennement, les opérations du front office, c'est-à-dire des traders.

 

(2) Ensemble des services commerciaux. Ici, il s'agit des traders.

 

(3) Les capitaux propres représentent l'argent apporté par les actionnaires lors de la création de la société ou ultérieurement, ainsi que les bénéfices non distribués et laissés à la disposition de la société. Ils servent à financer l'investissement mais surtout à assurer la solvabilité de la société en cas de difficultés. Ici, les capitaux propres de la Société Générale n'auraient pas suffit à rembourser ses créanciers en cas de pertes dues aux engagements pris par Jérôme Kerviel.

Publié dans Contrôle et risques

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