Trading haute fréquence : le TGV de la négoce financière

Publié le par Nicolas BOISVILLIERS

Présent depuis plusieurs années dans les salles de marchés et autres hedge funds, le trading haute fréquence (ou high frequency trading en anglais) tend à sortir de l'ombre au gré des bénéfices vertigineux qu'il autorise, des scandales financiers ou encore des vols de codes d'algorithmes précieux. Parce que cette technique évolue constamment et prend de plus en plus d'ampleur, iFinance vous dit tout sur le TGV de la négoce financière. 

 

L'informatique envahit progressivement le monde, c'est une évidence. Et celui de la finance n'y échappe pas, en particulier les salles de marchés. C'est bien simple, sur les seuls marchés d'actions, 60% des volumes de transactions aux Etats-Unis et 38% en Europe (1) sont issus du trading électronique (2) ! Le temps faisant son oeuvre, les processus informatiques se perfectionnent et coûtent moins chers chaque année. C'est dans ce joli cadre que se développe un type particulier de trading électronique : le trading haute fréquence.

 

High Frequency Trading : kézako ?

 

Pour faire simple, disons simplement que le trading haute fréquence est un achat ou une vente d'instruments financiers (des actions par exemple) à la vitesse de la lumière... ou presque ! Jugez par vous-même : aujourd'hui, une action s'échange (achat + vente) en à peine 16 microsecondes !!! (3) A titre de comparaison, un battement de cil s'opère en 300 millisecondes. En l'espace d'un battement de cil, il est donc possible d'échanger pas moins de 18 750 actions sur les marchés ! En clair, le trading haute fréquence, c'est le TGV de la négoce, le Lucky Luke de la finance. Et avec l'arrivée de la fibre optique, les choses vont encore s'accélérer !

 

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Des réussites...

 

Entièrement automatisées, ces transactions présentent de nombreux avantages :

- elles se révèlent  moins chères et plus rapides, donc synonymes de gains importants,

- c'est aussi, d'après les courtiers eux-mêmes, un moyen de rendre les marchés plus efficients en supprimant tout arbitrage ou aléa humain (à supposer que les programmes informatiques soient fiables),

- elles apportent un surplus de liquidités que les marchés apprécient (et rémunèrent !)

 

Sur la base de projections et autres calculs savants, les pros du trading haute fréquence délivrent  des  "stratégies" de trading automatiques à l'aide de logiciels informatiques supra sophistiqués. Il suffit donc de lancer le programme pour qu’il engrange les bénéfices. En achetant et en vendant à vitesse grand V, les bénéfices affluent à coup sûr. Ils sont faibles mais, mis bout à bout, les sommes se comptabilisent rapidement en millions.

 

Pour ce faire, un seul mot d'ordre : rapidité. Le célèbre adage "premier arrivé, premier servi" s'applique ici à la perfection. Pour gagner, il faut être premier. Et à ce jeu, tous les moyens sont bons afin de diminuer le temps nécessaire à un achat ou une vente. Le trading haute fréquence s'opère via logiciels qu'on dénomme systèmes de négociation électroniques (4). Ces systèmes ont des liens directs avec les places de négociation.

 

Depuis peu, plusieurs fonds ont sorti le portefeuille afin de disposer d’un hébergement de proximité (proximity hosting), c’est-à-dire l’installation de leurs propres serveurs près des systèmes d’échanges des places de négociation. Objectif : grappiller quelques microsecondes ou millionièmes de seconde, véritable trésor de guerre dans cette quête du plus rapide. En optimisant le temps de transmission entre une demande d'ordre et son exécution, ces fonds disposent d’ un avantage compétitif sans équivalent. Certains fonds sont même suffisamment rapides pour avoir connaissance des cours des actions tout en exécutant un ordre une fraction de seconde avant la détermination de ces cours ! C'est comme lire le journal du lendemain.

 

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Mais le système reste encore perfectible et s'est rapidement attiré les foudres de l'opinion publique et des politiques.

 

... et des couacs !

 

Le 6 mai ou plus récemment le 1er novembre, des "krachs éclairs" ont relancé le high frequency trading sur le devant de la scène. Au point que la Commodity Futures Trading Commission (5) publie une étude sur le sujet, pointant  du doigt le fait que ces systèmes, quand bien même ne sont pas les responsables directs, ont exacerbé la volatilité des marchés ces jours-là. Plus particulièrement, le "quote stuffing" est accusé de tous les mots : cette pratique consiste à envoyer des milliers de cotations à la seconde sur un titre pour ensuite les annuler. De telles quantités de titres négociés dans un délai aussi court influencent obligatoirement les marchés.

 

Mais le nerf de la guerre se situe aussi chez les hommes eux-mêmes. Serge Aleynikov ou encore Samarth Agrawal, le nombre d'affaires de vol de codes algorithmiques (la base de ces fameux systèmes de négociation) se multiplie. La tentation est grande pour les moins scrupuleux de vouloir mettre la main sur ces lignes informatiques qui valent de l'or. Reste que le sujet, déjà tabou au sein des établissements financiers, renforce la méfiance générale à leur égard.

 

La question de la gestion des risques 

 

Les recruteurs deviennent de plus en plus vigilants et de plus en plus exigeants dans leur processus de recrutement : clause de confidentialité, clause de non-concurrence, profil sérieux et discret, interdiction de travailler dans une activité similaire pendant plusieurs mois, question de la propriété intellectuelle des programmes conçus... La question de la gestion des risques de fraude est prise très au sérieux. Logique puisque l'on touche ici au compte propre de l'établissement et à une activité très, très rentable.

 

Michel Barnier, commissaire au Marché intérieur, a par ailleurs estimé que cette activité nécessitait davantage de régulation au vu des risques inhérents. Avant d'ajouter qu'il allait travailler avec les autorités américaines sur de nouvelles règles. Pour autant, peut-on réellement contrôler l'activité de trading haute fréquence ? La rapidité d'exécution des ordres est-elle compatible avec une gestion efficace des risques ? A quel niveau sont gérés ces risques ? Doit-on parler de risque opérationnel, de marché et/ou systémique ? A l'heure actuelle, même les autorités de marchés sont dépassées par ces technologies. 

 

 

Finalement, l'éventuel contrôle du trading haute fréquence a de quoi inquiéter davantage les établissements financiers que les bonus de leurs traders. A l'heure où des programmes informatiques engrangent chaque jour des millions d'euros, les traders seront peut-être les premières victimes de ce nouveau "succès".

 

 

Pour aller plus loin, voici 2 vidéos très intéressantes (en anglais) sur le sujet du high frequency trading :

 

>> Reportage de "60 minutes"

 

>> Didacticiel sur le high frequency trading :

 

 

 

(1) Source : Aite Group.

 

(2) Concrètement, il s'agit de programmes informatiques (appelés "bots" ou "robogiciels") qui opèrent automatiquement des ordres.

 

(3) Une microseconde équivaut à un millionième de seconde.

 

(4) Encore appelés ECN (Electronic Communication Network) ou ATS (Alternative Trading System).

 

(5) CFTC : autorité américaine indépendante chargée de la régulation des bourses commerciales.

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